FESTIVAL D’AVIGNON IN : LES CHOSES QUI PASSENT

Ivo Van Hove a proposé une mise en scène de « De Dingen Die Voorbijgaan », un roman de Louis Couperus, un auteur néerlandais majeur que le metteur en scène n’hésite pas à comparer à Marcel Proust.

Quand la mise en scène de l’immuable fait spectacle

Dans la Cour du Lycée Saint Joseph, le public s’installe, face à lui son reflet frontal dans un grand murs de miroirs surplombant un grand plateau minimaliste. La frontalité de la salle comble, la multitude crée la répétition et donne aux spectateurs un aspect statuaire et immuable.

Le décor se saisit de l’intrigue

Sur les deux côtés de la scène de nombreuses chaises alignées de même face à face. La mise en scène annonce à la fois l’affrontement, l’éternité, l’immuable et le tragique mais aussi l’immobilisme, une temporalité de l’infini. Au fond du plateau au centre le temps, le fil des trois parques ou plutôt du compositeur Harry de Wit qui interprète lui-même les musiques créées pour l’occasion autour d’un pendule métronome d’une vie qui s’écoule, « Les Choses qui passent ».

De grands panneaux transparents où sont peintes de grandes figures de type art brut plus ou moins définies spontanées, encadrent la scène. C’est ce qui pourrait annoncer la libération d’un caractère sauvage, impulsif, passionnel ou du libre arbitre…

Un chœur antique pour du théâtre moderne ou contemporain ?

Pas moins de quinze acteurs évoluent sur scène, sombres, gris ils interprètent l’absence d’action où le débat, la noyade face à un terrible secret familial. Ivo Van Hove joue avec le temps donnant des accents très actuels à ce roman datant du début du vingtième siècle et adoptant une gestuelle collective qui n’est pas sans rappeler les tragédies d’Eschyle où le chœur antique prédomine.

Deux très vieux amants attendent la mort…

…persuadés que personne ne sait. Persuadés que la seule inquiétude à avoir est celle de l’au-delà qu’ils appellent pourtant de tous leurs vœux, las de porter le fardeau d’un meurtre. Persuadés qu’ils sont les seuls à savoir et à endosser ce lourd fardeau.

Pourtant….

…Pourtant il y a ceux qui savent depuis l’enfance et ont passé une vie à le subir, bouche close, le seul choix qui s’impose. Pourtant il y a ceux qui inconsciemment le savent puis un jour ne peuvent plus détourner les yeux. Pourtant il y a ceux qui n’en ont pas conscience et tentent le bonheur : à Nice ou ailleurs, avec des fraises, de la chantilly, des nuits de folie, « Wild is the wind » ou au cœur des bombes pour se sentir vivants.

Quel libre arbitre face à l’héritage familial?

Chacun est rattrapé sous le parapluie noir du meurtre, du deuil et si une magnifique pluie noire recouvre les acteurs est ce que cela signifie que la chose passe, est dissoute, que le poids de la culpabilité, de l’héritage familial, du sens de sa propre vie, de son propre gâchis, de sa foi se trouve allégé, pardonné, justifié ?Par cette pièce Louis Couperus et Ivo Van Hove questionnent toutes les tensions de la famille, de l’héritage à l’inceste jusqu’au conditionnement, un sujet d’actualité remis notamment en cause par la nouvelle tendance des neurosciences. Peut-on se reconditionner ? Repartir d’une page blanche, réinventer le mariage, la famille et peut -on transférer cette responsabilité aux nouvelles générations ?

Critique

Lous Couperus et Marcel Proust : se saisir de l’instant

Ivo Van Hove parvient magistralement à créer une madeleine de Proust en ce qu’il saisit en chaque instant la présence de l’histoire familial, de questions transcendantes, ontologiques avec des personnages passionnés concentrés sur le moment, sur l’émotion, la sensation. De l’amertume à l’acidité, le spectateur est amené à en déguster, appréhender chacune des saveurs.

Temporalité séquencée : du rythme dans la fatalité

J’ai beaucoup apprécié cette pièce qui passe à côté du piège de la contemplation. Les personnages courbent sous le poids du secret. Pourtant la vivacité des acteurs, la finesse du jeu tant dans l’expressivité des visages que dans la chorégraphie du geste, avec un zeste d’humour, amènent une temporalité de l’action séquencée. Celle ci devient exacerbée, dynamique au sein même de l’immuable tic-tac du pendule.Le temps qui passe est traité aussi bien du point de vue de la vieillesse qui regrette ses jeunes années que du point de vue de la jeunesse qui se sent déjà usée, élimée. La décadence, la moralité et la responsabilité de l’individu et du groupe sont évoquées dans toute leur complexité.

Le texte est certes riche mais la traduction en termes d’écriture ne permet pas de le comparer à Marcel Proust.

Coup de cœur pour la mise en scène

La mise en scène et les décors font de cette pièce une œuvre aussi picturale que théâtrale. La performance et l’esthétique minimaliste et contemporaine servent au plus profond l’essence de la dramaturgie.

 

Prochaines dates de tournées :

12-13 octobre 2018, Baltic House Theatre-Festival, Saint-Petersbourg (Russie)

crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

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