FESTIVAL D’AVIGNON IN : ANTIGONE PAR SATOSHI MIYAGI

Le 12 juillet, un peu avant 22h, les gradins de la Cour d’Honneur du Palais des Papes prennent vie. Peu à peu chaque siège trouve son spectateur. Un spectacle qui affiche complet pour la dernière représentation de cette création 2017 dans le cadre du Festival d’Avignon. Alors certes, la réputation du metteur en scène japonais Satoshi Miyagi le justifie et en fait une des pièces les plus courues d’Avignon cette année ; mais j’ose croire que pour une représentation d’une tragédie grecque antique en japonais surtitrée, en semaine et à 22h, le bouche à oreille y est également pour quelque chose !

Antigone de Sophocle fait partie des monuments de la littérature et est également ma tragédie préférée (si tant est que cela se dit), à la fois en termes de rythme et d’équilibre, de psychologie des personnages, de modernité tant dans le synopsis que dans la langue. Je connais ce texte sur le bout des doigts et en admire l’évidence, la poésie et la complexité.

Je suis allée voir plusieurs pièces il y a deux ans à la Cour d’honneur du Palais des Papes et j’en suis revenue tellement déçue, que j’ai passé mon tour l’année dernière. Indépendamment d’autres raisons liées à des choix de textes, de mise en scène…l’architecture monumentale de ce lieu chargé en histoire y avait écrasé tout ce que j’ai vu.

En 2017, j’ose donc ! Subjectivement parlant, je ne pouvais manquer cette représentation d’Antigone.

Satoshi Miyagi de passage à Avignon a visité le Palais des Papes et cela immédiatement le choix de mettre en scène Antigone s’est imposé à lui. Chargé d’histoire mais aussi de religion et d’allure belliqueuse c’est en effet un écrin idéal pour cette tragédie où les hommes affrontent tant les dieux que leurs démons intérieurs ou familiaux ! Satoshi Miyagi a un parcours intéressant et multidisciplinaire. Il a débuté comme acteur et metteur en scène, mêlant grands récits, clown et butô. Il base le travail de ses acteurs sur la gymnastique orientale et sur la formule « deux acteurs pour un rôle » : l’un parle l’autre effectue la gestuelle tous deux représentent un même personnage. Un « acteur du geste » témoigne de son impression désormais sur scène que même la plus petite respiration, le plus infime mouvement devient parole.

Le plateau de Satoshi Miyagi donne de la densité à l’essentiel, recouvert d’eau, celle-ci est à la fois le mouvement le temps qui passe, l’évolution des corps, le sonore et le visuel, la lumière. Les spectateurs ne sont pas encore installés que déjà les comédiens glissent sur un miroir d’eau, lentement pas à pas à la lueur de discrets photophores translucides, comme autant de lumières vacillantes de vie ou encore de l’intrique qui se prépare. Les costumes réalisés par Kayo Takashi sont blancs, à mi-chemin entre une armure et un squelette futuriste avec une cape translucide qui donne de l’amplitude au mouvement à chaque souffle du vent. Au centre du plateau un rocher assoit la dimension terrestre de la mise en scène et rappelle s’il en était besoin la pierre du Palais des Papes.

En introduction une troupe de comédiens joue en accéléré à la manière d’une farce l’intrigue de la pièce et ce en français ! Une bonne façon de descendre le mythe de son piédestal, de le mettre à la portée des non-initiés ou d’apporter un nouveau regard sur celle-ci. Puis la tragédie commence… chaque geste témoigne d’un travail minutieusement étudié et parait pourtant si fluide, le spectateur n’est pas égaré par les deux comédiens pour un rôle tant le visuel des deux acteurs est en connivence. Chaque élément est pensé dans un tout et parait essentiel de la minuscule lumière au geste ou encore à la posture du comédien qui savamment projette l’ombre gigantesque de son personnage sur l’immense paroi du palais. Ce jeu d’ombre sur cette architecture si symbolique donne grandeur et corps au mythe comme si Antigone et ses frères nous contemplaient depuis les profondeurs antiques près à surgir à tout moment. Le rythme de la pièce est renforcé, animé par un orchestre de percussions asiatiques surprenant, syncopé, exotique, grave calme ou enlevé dont les musiciens ne sont autres que les comédiens les pieds dans l’eau.

Satoshi Miyagi accentue la modernité de la pièce en mettant en exergue la duplicité, multiplicité des personnages. Il réussit à respecter l’âme de la tragédie de Sophocle et les traditionnels chœurs antiques sans ralentir le déroulé de l’intrigue, la pièce est hautement esthétique mais ne tombe pas dans le pièce du contemplatif, le metteur en scène ainsi que les comédiens/musiciens l’amènent dans le pouls du présent, de multiples résonnances avec les événements actuels tout en se faisant écho de la tragédie antique pour la transcender dans l’immortalité du mythe et des atemporels tourments de l’âme humaine.

Les comédiens sont impressionnants de charisme, de maitrise, de technicité et de fluidité à la fois artisans et artistes, musiciens, comédiens performers avec autant de légitimité dans la polyvalence de leur art expressif. La performance de Satoshi Miyagi est à saluer, d’une complexité rare vers une évidence certaine, du concret au mythe avec modernité, psychologie des personnage et esthétique, un tout donnant son sens à l’expression ARTS VIVANTS.

C’est sans conteste l’un des meilleurs spectacles que j’ai vu de ma vie.

 

 

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